La buveuse de café au chapeau vert
C'était le lundi, c'était le seul bar ouvert le premier jour de la semaine. C'était aussi un salon de thé et ce rendez-vous du lundi était un incontournable.
Il aurait fallu que le ciel tombe à terre, ou qu'une météorite s'écrase sur la place de l'église pour que ce rendez-vous n'ait pas lieu.
On ne se parlait pas, à peine si nous échangions un sourire timide et un peu distant lorsque j'entrais. Non seulement elle ne se séparait jamais de son chapeau vert, mais elle portait aussi toujours la même jupe longue plissée en velours, très fatigué, d'un vert assorti au chapeau et un chemisier blanc très jauni. À son bras, un petit sac en velours noir qui ne devait pas contenir beaucoup de choses, ses clés, un mouchoir en dentelle brodée et à peine quelques euros pour payer ce qui devait être sa folie du lundi.
Je n'ai jamais su son nom, qu'importe j'aimais sa présence comme un repère dans cet endroit magique qui n'avait pas d'âge, qui n'avait pas de style. Il serait plus juste de dire qu'il avait un style unique et chaleureux, une sorte de caverne d'Alibaba ou de grotte aux trésors multiples. Un vrai style que l'on pourrait appeler : l'amitié et la bienveillance.
Tout y avait été chiné dans les brocantes, ou offert par des clients passionnés. Il y avait aussi les tasses et les soucoupes, une vraie collection hétéroclite, dont je sais que certaines appartenaient à la grand-mère du serveur, que je n'appellerai pas serveur, mais plutôt maître de cérémonie tant il était attentif à rendre ses clients heureux. Toujours un petit mot gentil, un joli regard dans lequel beaucoup aurait aimé se plonger, moi j'aimais bien plaisanter avec lui.
Nous rivalisions d'ailleurs d'amabilité avec Madame Chapeauvert. Appelons-la ainsi, puisque je ne connais pas son nom. Elle aimait beaucoup lui raconter d'histoires des petites cuillères de sa jeunesse et particulièrement celle de "la mystérieuse disparition de la cuillère en vermeil de tante Radegonde" qui ressemblait à celle avec laquelle elle tournait le sucre et la noisette de lait de son café bien noir, toujours servi dans la grande tasse en porcelaine à petites fleurs qui lui était réservée.
Puis au moment de la fermeture, elle ne manquait pas de repartir, puisque c'était son jour de folie, avec un sachet de thé en vrac, d'une des grandes boîtes en métal de couleur, qui trônaient dans la boutique. A chaque fois elle choisissait un parfum différent ; elle devait boire beaucoup de thé chez elle car 100 g de thé par semaine c'est quand même un vrai budget, mais si c'était cela son bonheur : pourquoi pas.
Plusieurs fois, j'avais pensé l'inviter à partager mon goûter, je prenais toujours un crumble avec sa petite coupelle de crème servie à côté dans l'assiette, sans oublier ma sempiternelle tasse de thé bleu au parfum si délicat que Julien (je n'ai jamais su son prénom) me servait dans une théière qui avait dû voir passer des générations de goûters et de mangeurs de macarons le dimanche après-midi.
Comme elle devait en connaître des secrets cette théière ! Je me demande parfois s'ils ne laissaient pas tomber la théière pour s'offrir une bouteille de Monbazillac y ajoutant un cube de sucre, comme le faisait ma grand-mère, ce qui pour moi me semblait totalement délirant !
J'avais pensé… mais je n'ai jamais osé. Un jour, toujours un lundi, madame Chapeauvert n'est pas venue. Le lundi suivant non plus ; ni Éric le boss qui mijote de si jolis plats, ni Julien ne savaient pourquoi.
Pendant des semaines nous avons espéré son retour en se disant qu'elle était souffrante car c'était une très belle dame mais très vieille aussi ! Et puis dans ce salon de thé où chacun se connaît, un jour nous apprîmes que madame Chapeauvert avait tiré sa révérence pour un autre monde.
Nous n'avons jamais su ce qui lui était arrivé pas plus que ce qu'était devenu son chapeau vert à la plume de faisan. Peut-être était-elle partie dans cet autre monde, son chapeau rivé sur sa tête ? Mais ce n'est qu'une divagation insensée.
Depuis mes lundis sont plus tristes, mais je continue de fréquenter ce charmant endroit, dont le décor aurait pu être imaginé rien que pour elle.
Mais on ne le saura jamais…
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