lorsque j'ouvre un livre nouveau...
"La proportion de livres dont je commence la lecture sans aller jusqu'au bout n'est pas fameuse. Mais quand j'en termine un, alors le sentiment est profond.
Coup sur coup, achever la lecture de L’Expérience des fantômes (Fabrice Humbert) et d’Assaut contre les frontières (Leïla Slimani). La taille du livre n’a pas d’importance : je peux abandonner en cours de route des livres très courts, et poursuivre avec impatience des livres conséquents, même si c’est plus rare. Les pavés me rebutent souvent, parce qu’ils retardent le moment gourmand de découvrir le prochain livre. En fait, ce que j’aime, c’est commencer.
Lorsque j’ouvre un livre nouveau, je me frotte les mains du plaisir à venir, et c’est déjà en plaisir. J’adore ça, toutes ces promesses, toutes ces envies qui ronronnent. Un bonheur. C’est un sacré challenge alors, pour le livre en question, puisqu’après quelques pages se pose assez systématiquement la question du livre suivant, et donc celle d’aller plus loin avec celui que je suis en train de lire. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je lis plusieurs livres en même temps : je n’ai ni la patience d’attendre d’avoir terminé celui que j’ai commencé, ni l’impatience de l’abandonner tout de suite. Alors je jongle, j’en emporte un dans ma sacoche, que je lis dans les transports, ou dans la poche de ma veste. Un autre posé sur le rebord de ma baignoire. Et puis un ou deux, trois parfois, sur mon bureau, que je lis ensuite allongé sur mon canapé ou dans le fauteuil de ma petite bibliothèque. Mais plusieurs à la fois, toujours.
J’aime les débuts. Mais quand un livre me saisit vraiment, quand j’ai fait l’effort de dépasser mon envie d’en ouvrir un nouveau, quand le goût dans ma bouche s’arrondit de retrouver les personnages et la voix de leur auteur, alors je ne le lâche plus et je vais jusqu’au bout. Et le plus souvent, terminer un livre est une expérience particulière, dense, épaisse. C’est un moment qui m’enrobe. Il y a quelque chose de confortable, de paisible, disons d’apaisé, puisque j’atteins la fin d’un voyage, j’atteins une destination, un espace, vraiment, un lieu bien plus qu’un moment, ce lieu où l’auteur voulait me conduire. Ce sont alors des retrouvailles avec un absent (l’auteur), et ce paradoxe dit quelque chose de vrai.
Comme lors d’un enterrement.
Il y a la tristesse de la finitude, il y a le sentiment jamais aussi perceptible d’être soi-même encore vivant, et donc de laisser sur le bas-côté un livre comme un ami qui s’achève alors que nous, nous poursuivons notre route, avec la perspective de venir le visiter, de temps en temps, de savoir où le revoir (mais la bibliothèque n’est pas un cimetière et la comparaison s’arrête là). Il y a aussi l’impossibilité pure et simple de continuer la lecture. Il n’y a plus de pages, plus d’histoire. Poursuivre, c’est écrire soi-même la suite. Ou bien relire, comme on retrouve des copains.
Mais c’est surtout le rappel qu’il faut célébrer les fins. Une histoire n’existe que parce qu’elle contient en son coeur sa propre fin. Sinon ce n’est pas une histoire, c’est impossible de lui donner du sens, d’assembler les événements de telle sorte qu’ils soient lus de façon compréhensible, logique, cohérente. C’est la fin qui apporte du sens aux événements qui se sont déroulés précédemment. C’est elle qui détermine si un objectif a été atteint ou non. Les plus belles fins sont celles qui à la fois résolvent les enjeux posés au départ, mais surtout les dépassent, montrent qu’ils portent lecteur, auteur et héros bien plus loin que ce qui était initialement prévu.
Et nos vies sont ainsi : nous pouvons aussi les lire à l’aune des multiples fins qui les rythment comme des chapelets. Prendre le temps de s’arrêter, de relire les semaines, mois, années, ou heures passées en se demandant quelles histoires ils concluent, et clôturer ces chapitres. En faire des histoires, en faire des romans. Et passer, avec un nouvel enthousiasme, au suivant."
=====
Ce texte est juste magnifique et fait un écho profond à mon comportement et amour vis à vis des livres.
En photo la couverture du collectif du 18e appel à écriture de Gens du Monde. A picorer sans modération.
/https%3A%2F%2Fsubstackcdn.com%2Fimage%2Ffetch%2F%24s_%21jCu9%21%2Cf_auto%2Cq_auto%3Abest%2Cfl_progressive%3Asteep%2Fhttps%3A%2F%2Fhistoiresjamaisentendues.substack.com%2Ftwitter%2Fsubscribe-card.jpg%3Fv%3D-2012161336%26version%3D9)