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La tortue à plumes

chroniques, littérature, écriture, mots, passion, ateliers d'écriture, organisatrice d'évènements à Colombes

un dimanche à table

Publié le 24 Juillet 2013 par la tortue à plumes in pastilles de vie


Un souvenir me revient, puis m'entraine vers aujourd'hui.
Subtile odeur du pot-au-feu glougloutant dans le grand faitout rouge, l'os à moelle, hérissé de gros sel, le vert des poireaux, le soleil des carottes, le clou de girofle astucieusement planté dans l'oignon qui n'avait rien demandé, les navets dodus. Je ne les aimais pas trop. Du vrai bœuf, des noms curieux pour une petite fille : macreuse, plat de côte, gite... les grains de poivre flottant comme billes légères.
L'arôme Patrelle, je m'en souviens, c'est lui qui donnait la couleur cuivrée au bouillon.
Mémé le surveillait de près !
Démarrer la cuisson à l'eau froide : impératif !
Écumoire en main, elle traquait chaque montée d'écume grisâtre.
La chasser, attendre la suivante et recommencer jusqu'à ce que la tempête se soit calmée et que le bouillon, submergé par les petites bulles de gras miroitantes à sa surface, se laisse bercer au gré de la flamme. Deux jours pour le préparer...
Pépé avait veillé au bois. La gazinière moderne servait pour les repas rapides, la cuisinière en fonte, celle avec les boutons de cuivre était indispensable à la réussite du pot au feu.
Je repense aux briques rouges odorantes, patientant dans le four pour les nuits froides. Tout était lié : le samedi soir, les briques, prélude du dimanche à table. Avant le coucher on les enveloppait dans du papier journal, chaudes elles réchauffaient mes pieds de petite fille le temps de m'endormir.
Le pot au feu veillait dans la cuisine.
Il fait toujours partie de ma vie, ma madeleine de Proust.
Les parfums sont un peu différents, j'y ajoute d'autres saveurs bannies dans les années cinquante, le parfum enivrant du panais, la carotte violette, un joli rutabaga, que sais-je encore. Ce n'est plus le plat du dimanche, mais que c'est bon ! Je revois les images : dans la salle à manger, la table de chêne est parée de sa plus belle nappe à carreaux. Parents et grands-parents s'installent en humant la grande soupière où règnent bouillon et légumes. La viande est disposée sur un grand plat de porcelaine. Chacun se sert ajoute, gros sel, et cornichons.
Moi, la petite fille, alors, je lui préférais les macaroni au gratin du samedi. J'adorais le gratin doré qui croquait sous la dent. Coïncidence, aujourd'hui notre dimanche à table est très souvent organisé autour de pâtes. Un italien est entré dans ma vie. Y est-il entré parce que j'aimais les pâtes ou le contraire, qu'importe ?
Je dévore les recettes de cuisine. Lecture délicieuse. Des étagères entières saturées d'opus de tous formats, toutes saveurs : Seychelles, New York, Poitou, Italie se côtoient. Je rêve. Voyage immobile dans ma cuisine.
Je savoure et puis je n'en fais qu'à ma tête rassemblant les ingrédients disponibles, j'invente des sauces pour mes pâtes, je mélange des ingrédients improbables, pour les sublimer. Parfois, un luxe rare hélas, quelques lamelles de truffes viennent habiller et magnifier les belles pâtes.
Après l'imagination peut vagabonder et m'emporter vers des essais téméraires : petits pois, chorizo, pancetta, magret de canard, tomates, champignons, crème fraiche, piment, ail... Tout convient aux pâtes, à condition qu'il y ait «l'olio buono» comme disait belle-maman, et du parmesan frais râpé, doux comme une caresse de velours.
Parfois, le dimanche se fera autour de papardelle au saumon fumé et oeufs de saumon pour le craquant... le monde est en mouvement, mes papilles frémissent. Sur la grande table de marbre noir, je dispose les assiettes spéciales "pâtes" c'est écrit dessus ! Elles vont faire leur possible pour leur garder un peu de chaleur.
Je crie : «à table». La maisonnée se retrouve, le silence s'installe et toujours trop vite, ce plat unique, jamais deux fois le même, cuit sans le lâcher des yeux, attention au temps de cuisson ! n'est plus qu'un souvenir. Le bonheur est là, si simple. Le dimanche est mon cocon, je le préserve avec obstination.
Je vous offre un café ?

"ce n'est pas la saison du pot au feu... mais ce vieux texte mijotait dans mon tiroir"

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