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La tortue à plumes

chroniques, littérature, écriture, mots, passion, ateliers d'écriture, organisatrice d'évènements à Colombes

le porte-manteau

Publié le 22 Novembre 2011 par fuzzybabeth in pastilles de vie

 

Très chère amie,

Vous savez combien votre amitié m’est précieuse et réconfortante. En préambule, voudrez-vous bien m’excuser pour mon silence assourdissant ces dernières semaines ? Notre Maison a subi quelques désagréments dont nous commençons, juste, à en voir la fin. Marie Louise, notre fidèle gouvernante, lors de la fête des raisins, le mois passé, a fait une mauvaise chute et s’est fait une vilaine fracture. Son immobilisation pendant plusieurs semaines a ainsi paralysé la vie de notre maisonnée.

C’est à cette occasion que j’ai pu constater combien l’éducation dispensée par nos chères sœurs de la Délivrance montrait des lacunes énormes. Inutile de vous dire qu’il était impossible de compter sur Arsène, et encore moins sur les enfants, et mes tentatives pour trouver provisoirement une remplaçante ne furent que des échecs. Bientôt, vous verrez que nous ne trouverons plus personne pour nous assister. Que le monde va mal, ma très chère Juliette.

Je m’emporte en vous racontant mes petits soucis et j’en oublie de vous demander de vos nouvelles. Vous avez dû regagner la rue de Verneuil, depuis un grand moment déjà, et reprendre vos activités, qui me manquent tellement, depuis qu’Arsène m’a enfermée, ou peu s'en faut, dans cette campagne, si loin de la capitale. Votre salon littéraire vous donne-t-il toujours la même joie ? Avez-vous recruté de nouveaux membres, si vous avez eu le choix, je me permets de croire, que vous aurez préféré les plus jeunes femmes, plus allègres que les vieilles rombières qui ne cessent de geindre sur leur condition et les infidélités de leurs maris.

Il y a peu, j’ai été attristée d’apprendre le décès de notre chère Marie Jeanne de la Motte. Une vilaine fluxion de poitrine l’a enlevée beaucoup trop tôt à notre affection. Encore que, si vous me le permettez, ce n’était pas une sainte, malgré ce qu’elle tentait de nous faire croire. Je n’ose vous rappeler, la fameuse nuit d’été, où elle s’était égarée dans les champs avec son jeune voisin. Le village en a jazzé pendant des semaines. Elle était revenue, crottée de boue, les cheveux en bataille, mais la mine réjouie sous une apparence d’orgueil blessé.

Privée de notre gouvernante, j’ai dû me résoudre à «mettre la main à la pâte», si vous me permettez cette expression commune ! Et, il faut que je vous raconte ce qui m’est arrivé, pas plus tard qu’hier. Imaginez-vous que j’ai, bien malgré moi, effectué une lessive, les enfants sont si brouillons ! Je ne me suis pas si mal débrouillée, tout au moins au commencement. Il est vrai que notre nouvelle installation m’a un peu facilité le travail. Mais au moment de l’étendage, figurez-vous qu’il m’est arrivé un petit incident, dont je ris maintenant, après qu’il m’ait mis fort en colère sur le moment. Arsène avait rapporté d’un de ses séjours à Bordeaux, ces nouveaux accessoires que l’on appelle, «porte-manteau».

J’avais donc décidé de m’en servir afin d’éviter le séchage sur le pré, qui m’oblige à me baisser et entraine d’horribles douleurs dorsales.

Soit donc, les «porte-manteaux» en main, je me suis trouvée très empêtrée. Ils se sont tous emmêlés les uns les autres, comme des malins, qui auraient voulu me jouer un mauvais tour. Impossible, le croirez-vous, de m’en dépêtrer. Suite à un geste maladroit de ma part, voici tous ces bouts de bois qui choient. S’il n’y avait eu que cela, j’aurais peut-être su garder mon calme, mais Arsène avait eu la malencontreuse idée de déposer dans le lavoir, un baril de bouillie bordelaise. Je vous laisse imaginer la suite. Un vrai désastre, ma chère amie, mes vêtements tout souillés, les vêtements des enfants, tâchés. Que pouvais-je faire ? Je n’ose vous l’avouer, mais je me mis à pleurer, comme une petite fille incapable d’arrêter le flot incessant de mes larmes. Je restai prostrée et à ma plus grande honte, c’est Annabelle, ma plus jeune fille, qui me retrouva ainsi, assise par terre, toute dignité m’ayant abandonnée. Ma chère amie, je suis encore marquée par cet événement, et si j’ai un seul conseil à vous prodiguer, surtout, quel qu’en soient les conséquences, jamais au grand jamais, ne vous mêlez de ces histoires sordides d’intendance. Je vous sais assez téméraire pour entreprendre ces travaux, c'est pourquoi je n’ai pas résisté à vous adresser cette lettre dès après l’incident. 

J’espère que ma missive vous trouvera en bonne forme, en attendant, avec impatience votre retour dans notre, malgré tout, jolie contrée dès le printemps prochain.

Je vous prierai de transmettre toutes mes amitiés à votre cher époux.

Votre amie fidèle.

Bertille


  

NB. Aucun anachronisme n’est fortuit

 

 

 

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