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La tortue à plumes

chroniques, littérature, écriture, mots, passion, ateliers d'écriture, organisatrice d'évènements à Colombes

la tranchée Parizot

Publié le 11 Novembre 2011 par fuzzybabeth in pastilles de vie

 

Avant qu’il ne soit trop tard et qu’il ne reste rien de ces quatre sonnets, il me plait de les recopier à l’encre électronique.

Ils étaient cachés, protégés dans une petite enveloppe bistre, anonyme, entre tant de papiers d’une autre vie disparue depuis si longtemps, écrits sur des petites feuilles à carreaux, format qui m’est peu familier, d’un papier bien jauni par le temps, taché même. Ils ont été écrits dans les tranchées pendant ces quatre années terribles de la 1ère guerre mondiale.

Quatre comme la durée de la guerre. Ils étaient arrivés à destination. Si je sais compter, ils ont quasi un siècle ! le vertige me prend. De l’encre bleue, de l’encre noire. Des mots, des phrases bien alignées, une jolie écriture comme on n’en voit plus, ou si rarement, un siècle plus tard. Une odeur de vieux papier qui a traversé toutes ces années, qui a supporté tous les aléas du temps. Parvenus des tranchées jusqu’aux abords de la forêt de Sénart.

Ils sont là devant moi, je les regarde, les touche, et les lis avec émotion.

Ah ! grand-père tes mots sont si tendres, si doux, tristes aussi. Je comprends pourquoi je t’aimais, t’admirais autant et était si fière que tu sois mon pépé. Je me dis avec un petit sourire au coin des lèvres que peut-être c’est à toi que je dois mon plaisir d’écrire.

Lui, mon grand-père et ma grand-mère paternels, c’est leur photo qui m’accueille dans ma maison, comme une protection, comme une assurance qu’il ne peut rien arriver de mal, après avoir vu leur joli sourire. Le parfum des pommes, des roses, me revient aussitôt, et je suis heureuse, pas de la nostalgie, juste un vrai bonheur de petite fille qui aimait les gaufres de l’hiver, le pot-au-feu incontournable et le vieux gramophone. Mais là, je m’égare…

 

 

LE CAFARD  P1020931.JPG

Tout habillé de deuil, sournois, le noir cafard,

Mélancoliquement à l’âme se révèle,

Hideux et maquillé d’un vague et triste fard,

Au pays des soucis, il conduit la cervelle.

Il accourt, transperçant le plaisir de son dard

Rendant le cœur mauvais, soupçonneux qu’il harcelle.

De chagrins imprécis. Ternissant le regard.

Il y met quelquefois une larme cruelle.

Des marais de l’ennui soudainement il nait

Fugace et passager au demeurant il n’est

Qu’un arrêt assombri, du chemin de la vie.

Le soleil le nourrit, parfois le fait passer,

La commune gaieté suffit pour le chasser :

Au loin, vite, il s’enfuit laissant l’âme ravie.

(écrit dans les tranchées guerre de 14-18)

François Regenet

 

PENSÉES DU SOIR

Lorsque le jour s’éteint, embrumant la tranchée

Las du morne horizon d’une forêt hachée,

Mes regards attristés par un long jour d’ennui

S’en vont conter leur peine aux astres de la nuit.

J’aime à les contempler en cette heure si brève,

Court instant de répit quand le combat fait trêve,

Réponds… Loin maitrisés.(1) Les canons se sont tus.

Réponds ! astre brillant, tout là-bas, la vois-tu ?

Au loin cette maison, tout au pied de l’église

Qui pour mon cœur lassé est la terre promise

Vois-tu dans un berceau jasant sur l’oreiller

Cet enfant caressant au regard éveillé :

Il s’agite, il sourit, froissant sa chemisette

Et puis vers un portrait tournant sa blonde tête

« bonsoir papa » dit-il.

Et ce geste innocent

fait pleurer la maman qui rêve de l’absent

dans ce logis bien clos.

Pâle et mystérieuse

étoile, sois là-bas messagère pieuse.

Je les vois, me dis-tu du haut du firmament

Ils ont pensé à toi là-bas en s’endormant (2)………….

Fugitive clarté, étoile passagère

De nos tendres soucis, reste la messagère

(écrit dans les tranchées guerre de 14-18)

François Regenet

 

LE POU

Le pou, charriant la démangeaison

Du lente luisant est progéniture.

Qu’il soit croisé, noir, jaune ou bien nature

Sur nous, il pullule et vit sans façon.

 

Portant haut le dard, pour sa nourriture

Piquant, repiquant, partout à foison

Fait, suceur de sang, sa rouge moisson,

En dissimulant sa mince structure.

 

Nous grattant partout, nous nous tortillons,

Harcelé des coups de mille aiguillons,

Faisant se rougir notre maigre torse.

Son acharnement n’a pas de repos,

Sillonnant les bras, sillonnant le dos

De nos pauvres reins, il détruit l’écorce.

(écrit dans les tranchées guerre de 14-18)

François Regenet


BALLADE

Parfois d’une futilité,

Il arrive que l’on se fâche

La dure contrariété

Exclut le bonheur ou le tâche.

Si, dans une erreur, entêté,

On refuse sourire et parole

Longtemps seul et tout attristé

On attend le mot qui console.

L’amour dans sa malignité

Embrase un cœur ou bien l’arrache.

Toujours câlin, jamais dompté,

Partout il va, vient, et se cache.

Ou, de le servir attardé,

On attend qu’il parte frivole,

En vain, notre cœur déserté,

Attendra le mot qui console,

Le bonheur dans sa pureté,

À chacun de nous tous s’attache.

Faisons grande sa quantité,

Évitons qu’un rien ne le gâche,

Il est quelquefois affecté

Et qu’un vent de malheur le frôle,

Dans une douce intimité,

Répétons le mot qui console.

 

« « envoi » » 

Si ma ballade est un peu folle,

n’en pense pas méchanceté.

Et te confiant le beau rôle,

J’attends avec anxiété

En réponse, un mot qui console.

François Regenet

(le 28 juin 191x, tranchée Parizot, en souvenir d’une petite brouille)

 

PS.1 un mot illisible

PS.2 une grande ligne de point de suspension ... très expressive

PSS. Quelle coïncidence, c’est juste en ce 11 novembre que je viens de finir de recopier les petits billets venus de longtemps avant. L’émotion est encore plus grande. Je viens également de passer un long moment à consulter des documents sur cette époque. Quelle lucidité, quel courage, quelle angoisse ou quel espoir il aura fallu pour faire abstraction, de la peur, de la crasse, du froid, de l’humidité, de la faim, des visions d’horreur (tu le sais, tu étais brancardier), loin de ta jeune famille qui d’ailleurs ne te reconnaitra pas à ton retour.

 

P1020935.JPG  (4 NOV 1961)

 

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