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La tortue à plumes

chroniques, littérature, écriture, mots, passion, ateliers d'écriture, organisatrice d'évènements à Colombes

j'avais cru

Publié le 30 Juin 2011 par fuzzybabeth in pastilles de vie

 

J’avais cru pouvoir l’oublier. J’avais cru avoir tourné la page à jamais, sans regret, sans remords, forte et fière d’avoir fait le choix.

Utopie, illusion, erreur.

Les regrets sont là, les souvenirs reviennent en cascades, comme des vagues, comme un océan déchainé qui ne s’arrête pas de rouler des images d’hier dans ma tête.

Pourquoi ne m’avait-il rien dit à l’époque de la décision vers l’irréversible ? Pourquoi s’était-il tu ? Pourquoi ai-je ce sentiment étrange que lui aussi a une blessure profonde qui n’arrive pas à se refermer ? Pourquoi ? Parce que ma blessure s’est rouverte, la cicatrice était si fine, si vulnérable au moindre choc, au moindre froissement d’une page de magazine, à la simple vue d’une photo, à la moindre odeur de barbecue dans les environs, à la première floraison printanière du fortitia qui embrase les matins timides et un peu gauches du printemps.

Même, un simple arrosage me rappelle l’époque héroïque des douches froides dans le jardin, ou plus tard luxe suprême de la douche au jet dans un vieux clapier.

Les grandes hampes des roses trémières d’un noir profond me ravissaient. La cueillette des maigres fraises des bois me réjouissait. Elles sont là, je les ai transportées, elles n’ont plus le même goût.

Chaque matin, en me levant, je vous vois mes fleurs, mes plantes que j’ai avec passion voulues près de moi pour ne pas vous oublier. Votre contexte n’est plus le même. Les lourds parfums alentours campagnards, ceux de la vraie vie, ont disparu, pour laisser place à des odeurs citadines.

Où sont les vaches qui meuglaient, les yeux cernés de mouches, que j’aimais saluer et à qui j’infligeais mes monologues sur la beauté de leurs gros yeux bovins, et leurs queues qui faisaient des moulinets insensés et incessants pour chasser les mouches en folie qui vous piquaient le cuir. Où est le bruit du clocher du village qui ponctuait le rythme de la journée ?

 

Oui, je dois l’avouer, je dois me l’avouer tu me manques.

Tu me manques, chaque jour un peu plus. Mon espace de liberté, mon espace de bonheur et de souffrance aussi. Je t’avais élue la plus belle, je t’avais faite mon port d’attache, mes nouvelles racines.

Tu étais un peu amochée, un peu pas finie, pas maquillée, dans ton jus, pas tout à fait d’origine, mais je t’aimais. L’hiver je souffrais dans mes entrailles quand le froid te piquait et te menaçait. Tu avais subi la tempête du siècle frontalement. Le toit était parti, des arbres ne s’en étaient jamais remis. J’avais souffert comme personne ne peut imaginer. Je t’aimais comme on aime sans limites, sans jugement, parce que c’était toi, parce que j’avais eu un coup de foudre pour toi. Un coup de foudre, encore un, je vais devoir apprendre à m’en méfier, ils me font trop de mal, car je les crois éternels, et ils ne sont que des volutes qui partent en fumée me laissant dans un immense désarroi affectif. 

Je suis triste ; mon grand tilleul, ton tronc était si robuste qu’on n’avait pu y installer une balançoire, elle se balance toujours au vent, abandonnée et inutile. Et toi, le grand sapin épanoui dans cette terre briarde si riche.

Oui, je me suis énervée, j’ai tempêté, je t’avais rêvée, je t’avais idéalisée. Une autre erreur. Je rêvais de grandes tablées au petit déjeuner, le café bouillant et fumant sur la table, l’odeur du pain grillé qui emplissait la pièce. Oui, j’ai eu une grande cuisine, oui j’ai eu la grande table. Sauf qu’il n’y avait jamais personne, car tu avais dit que ce n’était pas un hôtel. Je rêvais de peu. Une cheminée qui aurait brûlé les stères de bois qui attendaient dans la grange et les bûchers. Je rêvais d’un auvent où j’aurais pu m’installer confortablement dans un papazan pour lire un magazine ou flâner. Je rêvais. Ah ! Non, je ne rêvais pas ! J’ai pu me goinfrer de cerises, de mirabelles, de prunes, de figues, de poires, de pommes et je ne sais plus quoi encore. Oui, j’ai fait des centaines de pots de confiture, du vin de pêche, du vin de sauge, du sirop de cassis. Il me reste des bouteilles jamais entamées certainement imbuvables. Il me reste des pots de confitures moisies, il me reste…

J’ai brûlé les trois quarts de mes bouquins, je ne me le pardonne pas. Il m’a brûlé les vieux 78 tours de mon grand-père ; la «matchiche», et tellement de jolis souvenirs perdus dans des odeurs de gaufres. J’ai tout perdu, enfin c’est ma perception aujourd’hui, les meubles sont partis en fumée. Depuis, je n’ai plus de garage, dans mon nouveau et seul chez moi, il est envahi de cartons qui ne feront jamais rien. Ici, c’est en train de devenir un entrepôt du souvenir, pas les miens, ou si peu, il ne se passe plus rien.

Au début, tu as fait des efforts, maintenant… Dans dix ans, les cartons seront écroulés, je ne saurai toujours pas ce qu’il y a dedans. Tu les avais transportés là-bas, tu ne les as jamais ouverts, tu les as aérés en les rapportant ici. Que vont-ils devenir ? Et moi, que vais-je devenir ? L’angoisse me reprend. Je suis noyée dans ce fatras. Impossible de retrouver les vis de la table. Vais-je devoir en racheter une autre ? Alors, pourquoi l’avoir transportée si c’est pour qu’elle finisse aux encombrants. Il y a des choses que je ne comprends pas. J’étouffe de nouveau.

Tu me manques, il ne t’a pas faite belle, simple, pleine de coussins et de chaleurs comme je te voyais. J’avais imaginé que j’aurais pu t’investir complètement, y poser mes valises et profiter de ton espace. Je me voyais l’hiver, protégée sous le grand toit, regarder la neige tomber dans le grand jardin. Oui, mais la raison devait l’emporter, pas la passion. Alors, oui, je souffre, oui je pense à toi, oui je suis bien où je suis, oui j’ai plaisir à recevoir, oui, mais rien ne peut m’empêcher de penser à toi. Oui, je ne supportais plus la route de plus en plus fréquentée et dangereuse, oui, je ne te supportais plus, putain que la vie est difficile et compliquée. Et, si j’étais comme ma grand-mère, jamais bien où elle était, rêvant toujours d’ailleurs, rêvant de s’évader, rêvant d’un autre monde, d’une autre vie. Et si le problème c’était moi.  

 

«Un océan de mots

Un océan de pensées

Un océan de mots

Un océan de trop

Dans lequel je me noie»

(JLA # OCEAN)


 

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