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Publié par la tortue à plumes

 
Pour allumer un feu de bois en conscience, posez quelques brindilles sur du papier bien sec.
Surtout, n'utilisez pas de briquet. Vous serez tenté(e) instinctivement de gratter une allumette pour enflammer le papier. En frottant vigoureusement le soufre sur le grattoir, rappelez-vous que cette union sacrée de bois morts, travaillés, transformés rend hommage à la vie. A ces arbres dans lesquels la sève a coulé. A ces racines qui ont puisé au plus profond l'énergie de la Terre. A ces feuilles qui ont offert de l'ombre et de la fraîcheur quand vous en aviez besoin. 
L'acte de créer le feu, c'est redonner la vie. L'étincelle magique qui jaillit de ce geste vous rappelle combien il est étonnant qu'une telle force créatrice soit issue d'une telle fragilité.
Cette allumette peut casser à tout moment. Un mouvement trop brusque et elle n'aura même pas la possibilité d'accomplir sa mission, frustrée de ne pas vivre ce pourquoi elle a été réincarnée. Mais votre délicatesse la préserve de ce triste sort.
Le feu jaillit et s'unit dans une jouissance commune au papier qui s'enflamme de bonheur. Mais une brise facétieuse met fin à cette communion. Vous renouvelez votre geste, en y mettant une attention plus forte car votre expérience vous met en garde contre le risque d'un souffle capricieux. Mais, cette fois-ci, votre geste est plus hésitant car la peur est là. La peur d'échouer. Vous frottez nerveusement la deuxième allumette et ce geste plus brusque, moins assuré, brise le fragile destin de cette allumette qui ne connaîtra jamais le bonheur de cette union enflammée.
Les allumettes se succèdent et les échecs aussi. Votre colère grandit. Votre impatience et votre sentiment d'échec se transforment en rage. Certains baisseraient les bras. Mais, vous êtes tenace et le froid vous motive. Vous visualisez déjà le feu nourri qui va vous apporter cette chaleur bénéfique dont vous rêvez. Une idée jaillit, telle l'étincelle fantasmée. Vos doigts plongent dans la boîte, saisissent sans hésiter quatre allumettes qu'ils serrent pour n'en former qu'une seule, plus solide, plus puissante et, d'un geste sûr, font apparaître une belle et grande flamme qui se propage immédiatement au papier. Rougeoyante, elle prend des teintes vertes, du fait de l'encre. A elle seule, elle vous procure une grande satisfaction. Mais, ne vous arrêtez pas à cet éphémère succès car, quand le papier sera consumé, la flamme s'éteindra. Vous joignez au papier enflammé les brindilles qui donneront vie au foyer tant rêvé. La magie opère et la flamme grandit quand, en même temps, le bois s'embrase et prépare les bases d'un feu durable. Les brindilles communiquent leur joie brûlante entre elles et le feu prend, nourri, magnifique. Un vrai feu de joie de petit bois.
Mais, votre sagesse vous rappelle à l'ordre. Car, lorsque le petit bois se sera consumé, la joie mourra. Vous posez délicatement de petites branches sur le foyer naissant. Et le feu grandit ; il prend de l'ampleur et vous apporte une chaleur douce mais, ce n'est pas ce vous cherchez. Vous voulez du grandiose, du brûlant, de la puissance, de la beauté que vous contempler et dont vous pourrez profiter longtemps, éternellement. Avec une patience toute nouvelle, vous vous appliquez à entretenir cette flamme. Un souffle doux sort de votre poitrine puis de votre bouche. Il vient caresser le feu comme pour l'encourager subtilement, sans violence, à prendre de la hauteur et à s'élever fièrement.
Vous êtes conscient(e) qu'un souffle trop fort aurait pour fatale conséquence d'éteindre à jamais cette flamboyante union de votre plaisir intense d'avoir déjà atteint ce but et de votre volonté farouche de donner vie au sublime. Avec douceur et une certitude profonde que vous ne pouvez plus échouer, vous déposez la lourde bûche qui attend patiemment de jouer son rôle crucial pour satisfaire votre désir de chaleur. Sous votre souffle de vie, les braises incandescentes se transforment en une flamme joyeuse qui invite la rigide et apparemment solide bûche à lâcher prise et à se laisser aller pour donner le coup d'envoi d'un ballet extraordinaire, d'un festival inattendu.
Au son du crépitement du bois qui éclate de joie, les langues de feu se multiplient, s'entremêlent et s'unissent dans une danse langoureuse dont il ne tient qu'à vous qu'elle vive pour l'éternité. Car, tant qu'il y aura des brindilles, du petit bois, des bûches, des allumettes et un désir profond de réussite, vous savez maintenant que votre feu brûlera aussi longtemps que vous le voudrez. Parce que le feu est en vous. Parce que le feu, c'est vous.
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texte de Stéphane Yaïch

texte de Stéphane Yaïch

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