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La tortue à plumes

chroniques, littérature, écriture, mots, passion, ateliers d'écriture, organisatrice d'évènements à Colombes

le nonno

Publié le 23 Avril 2015 par la tortue à plumes in humeur de tortue, hommages-La passeuse de mots

C’est plus fort que moi je ne peux pas ne pas te faire ce petit mot mon garçon préféré.
7 octobre 1916
C'était la date de naissance de ton nonno.
Dans notre famille si réduite, il ne te restait que lui comme grand-père.
Trop loin, l'obstacle de la langue entre autres, vous n'avez jamais été proche. Par contre c'était ton nonno. Quand tu étais petit, il aimait bien, dans le jardin te faire voir les gros lapins que tu caressais de tes petits doigts de petit garçon citadin et parisien ce qui est une double peine. À Pâques, il y avait toujours le très gros œuf avec son gros nœud qui parfois était plus grand que toi ou peu s’en faut ! la nonna s'en était occupée même si nonno, trouvait qu’il était un peu disproportionné. Il fallait le casser pour le rapporter dans l'avion.
Noël, Pâques, environ deux fois par an, puis plus tard l'été à Fano, où nous les retrouvions dans l'appartement du bord de mer dans la chaleur moite de cette côte Adriatique. Il fallait se battre pour déjeuner dans le jardin un peu au frais à l'abri des fleurs et des lauriers, des poires et des prunes qui arrivaient à maturité. Trop tôt pour les kakis que pourtant j'aimais tant et les figues. On ne peut pas tout avoir.
Tu étais petit, tu as grandi. Il te restera toujours des questions sans réponse. Nonno était né en Sicile. Nonna était de Perugia. Beaucoup de zones d'ombres. Elle aurait eu cent ans en juillet dernier, il y a deux ans après avoir tout oublié de sa vie elle s'est éteinte. Nonno aurait eu cent ans l'année prochaine. Il avait dit pour leurs Noces d'Or, que nous avions joyeusement fêté qu'il voulait être centenaire. Il aura presque tenu sa promesse et réussi son pari. Presque…
Un vaccin antigrippe assassin dont il n'avait pas besoin, lui qui ne sortait plus de chez lui, l'a envoyé vers l'hôpital au mois de janvier. Il n'en est pas ressorti.
Sa vie s'est arrêtée là dimanche soir dernier vers 21 heures alors que j'étais en Bretagne, pour quelques jours de fêtes et d'anniversaire. Tu étais avec ton père quand le téléphone a sonné, tu m'as raconté… le lendemain je rentrais.
Tout est compliqué en Italie et en province, aussi belle soit-elle. C'est un four à bois réformé qui sert de crématorium. Une histoire qui serait drôle si nous n'étions pas concernés… Et puis le caveau (la quadrature du cercle, mais tu connais l'histoire) et puis… déjà, il faut parler au passé… déjà il faut se souvenir.
Après il faudra vider la maison, plus de cinquante ans de souvenirs, ce ne seront pas les livres qui seront encombrants, mais tout le bric-à-brac (le mot ne convient pas, tout est si bien rangé) de la cave, la vraie, celle qui accueillait ses vendanges et le vin pour l'année, qu’il faisait avec passion, celle qui accueillait les bonbonnes de l'huile des olives qu'ils emmenaient au moulin et dont j'aimais tellement sa couleur verte, un vrai vert, et sa douce amertume.
Sans oublier la collection impressionnante de draps blancs de lin, d'un coton exceptionnel, que nonna achetait pour ton trousseau. Qu'allons-nous en faire ? Une partie a déjà été volée, ainsi que le diamant, le seul qu'elle possédait, et qui avait été un sacrifice et d'autres choses, par des gens peu scrupuleux qui se prétendaient amis ! qu'ils soient maudits !
Tout vider et puis donner un dernier tour de clé. Il n'y a plus que ton père pour te raconter, mais il sait si peu de choses. Le voici orphelin de son pays. La page est dure à tourner. Pourvu qu'il nous laisse un peu de place pour l'accompagner sur cette nouvelle route.
 
Il faut que j'ajoute les quatre-vingts ans de Serge, déjà difficile à encaisser, le nonno, et puis, je te l'ai déjà dit, le regret de ne pas avoir eu le temps de lui offrir «Love is Love», j'aurais tellement voulu qu'il soit fier de son fils, je sais qu'il ne savait pas que ton père écrivait, ou avait écrit. Des chemins parallèles qui ne se sont jamais croisés. Je crois qu'à la place des fleurs je glisserai dans la niche au troisième étage de la rangée un exemplaire du livre… il y sera pour l'éternité avec la nonna.
 
Avec des si… si j'avais (et ton père aussi) connu la vraie vie de ta nonna et s'ils avaient vu qui était leur fils...
Si, ne sert plus à rien, il est définitivement trop tard. Je sais que tu me comprends.
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photo personnelle ERC ©tous droits réservés - hiver 1987. La photo est en couleurs. Je la préfère en N&B aujourd'hui

photo personnelle ERC ©tous droits réservés - hiver 1987. La photo est en couleurs. Je la préfère en N&B aujourd'hui

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