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Publié par la tortue à plumes

Papa, je ne sais pas si c'est le vent qui souffle et qui m'emporte dans la rue
papa, je ne sais pas si c'est ta main qui vient de se poser sur ma joue , ou s'il s'agit d'une larme de vent qui y perle
papa, je ne sais pas si ce sont les évènements récents qui me font cet effet-là,
papa, je ne sais pas…
je sais que je suis un peu triste, un peu désemparée
je sais que tu me manques

Papa, le vent est en train de balayer la rue, faisant glisser les poubelles jusqu'au milieu de la chaussée. Les sacs plastiques, les vieux emballages se promènent. J'avance comme je peux. Le sac dans lequel j'ai délicatement posé mon grand bouquet de tulipes me tape dans les jambes.

Je ne t'ai pas dit, Bernard est décédé. Tu ne le connaissais pas. Maman oui, il habitait dans le bâtiment A à Bois-Colombes comme elle. Je suis certaine que tu aurais apprécié sa gentillesse, son côté professeur Tournesol, sa spiritualité en même temps que sa grande simplicité et son humour très fin. Jamais de vagues.
Vous étiez deux êtres si doux.
 

Papa, tu sais je suis un peu triste, mais tu dois être au courant de ce qui s'est passé, ses intégristes et le massacre qu'ils ont fait.

Mon esprit d'escalier m'a remis en mémoire nos soirées, au quatrième. Tu te souviens, après dîner, en écoutant la radio, maman lisait puis faisait les mots croisés de France Soir que tu avais acheté en sortant du métro, et comme çà un soir quand j'avais huit ans, maman, enfin c'est une autre histoire. Toi tu lisais, à cette époque, le Hérisson, je trouvais ce journal rigolo par son titre et par sa couleur verte. Je regardais vaguement les dessins. Il y avait Faizant et Sempé et d'autres il y avait déjà Cabu. Cabu, tu as vu qu'il fait partie des sacrifiés. C'était avant Charlie Hebdo. Je te connais un peu. Je ne suis pas certaine que tu aurais apprécié ce nouvel humour ce "on peut rire de tout". Même si la liberté de chacun est essentielle; mais tu disais aussi qu'elle s'arrêtait ou commençait celle de l'autre.

Ils l'ont payé lâchement de leur vie. C'est malgré tout un prix inacceptable et qui me révolte. Dis papa, est-ce que tu saurais ce qu'il faut faire pour arrêter cet engrenage ?

Papa, tu te souviens tu travaillais avec des Algériens. Ils étaient généreux, travailleurs, ils t'aimaient beaucoup et réciproquement. Ils avaient des valeurs. Ils faisaient le ramadan, et tu disais en rentrant le soir que c'était le balai qui les tenait debout. Mais vous vous respectiez. Tu m'as aussi appris ces valeurs.

Je continue ma marche dans le vent, le ciel est gris. Il ne sait pas sourire. Le Temple se rapproche, mon cœur se serre un peu. Le hasard veut que depuis quelques mois, j'y vais pour des cours de gym et de relaxation. Je crois que je vais avoir beaucoup de mal à y retourner.

Dis-moi, ils sont déjà arrivés là-haut, tu les as vus ? Maman est avec toi ? Je suis sûre que tu la tiens par la main et que le soir quand la nuit tombe sur terre tu la prends toujours dans tes bras pour lui faire un calin.

Papa, tu te souviens de l'odeur du café à l'heure du coucher. Je n'oublie pas. Je n'ai jamais retrouvé cette odeur.

En fait, je ne sais pas si Dieu existe, le mien ou un autre, c'est le même, mais j'aime à le croire, il me donne une raison d'espérer et de me raccrocher à quelque chose. Je crois que nous sommes tous reliés et cela m'aide. Dommage que lorsque tu es parti, j'étais trop jeune ou surtout trop polarisée par ma vie de jeune «vieille» mère de famille pour que nous en discutions.

Papa, tu sais pour la Toussaint Fabio a souhaité que nous allions vous rendre visite au Père-Lachaise. Tu nous as vus ? On vous a fait un coucou dans le ciel. Parfois, je te sens près de moi, ne m'en veux pas, je ne suis pas prête à passer le pas, et à aller voir derrière le miroir. Un jour peut-être.

Je papote, je papote, mais tu as peut-être mieux à faire là-haut.

Ah une dernière chose, c'est vrai que je pense à toi souvent, mais que je t'écris rarement.

Je suis retournée à Draveil. J'aimerais que ce soit ma dernière demeure, s'ils le veulent bien. Je retrouverai pépé et mémé. Que tu le saches aussi, je donnerai mes organes, enfin ceux qui seront récupérables. Je ne suis pas pressée. Mais maintenant toi aussi tu le sais. Dis-le à maman. Je ne sais pas ce qu'elle en pense.

Papa, je crois qu'il est temps que je te quitte. Je suis arrivée. Le cercueil vient d'être descendu du fourgon. Il est recouvert du drapeau bleu blanc rouge. Émotion.

Papa tu te souviens…

ce que je t'écris est un peu décousu, comme mes pensées

j'aurais encore tant de choses à te dire. Que je t'aime, que tu me manques.

Papa tu te souviens…

Tu as vu, ce qui s'est encore passé ce matin? Dans la rue, dans le vent j'avais dicté un texte, un long texte. Une fois de plus le dictaphone s'est enrayé dans ma poche, dis ! tu y crois !

Il faut vraiment que je te laisse.

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la mer à Rekjavik (photo personnelle ERC ©)

la mer à Rekjavik (photo personnelle ERC ©)

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