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La tortue à plumes

chroniques, littérature, écriture, mots, passion, ateliers d'écriture, organisatrice d'évènements à Colombes

la Remington

Publié le 18 Septembre 2014 par la tortue à plumes in pastilles de vie 2014

Sur ma Remington portative
Remington : oui
Portative : non
"Ma" : non
Sur ma Remington portative
J'ai écrit ces dix lettres-là…
J'écris ?
Non !
Ce sera pour beaucoup plus tard
La Remington paradait sur le bureau avec sa grosse carcasse noire et ses touches rondes
Le cliquetis infernal qu'elle faisait lorsque grand-mère tapait une lettre sur le clavier et que j'ai encore dans les tympans m'étonnait et me ravissait.
J'aimais voir la dame d'en face, des ongles longs comme ceux d'un sâdhu, qui raide sur sa chaise tapait et tapait avec dignité et qui de sa gomme Korès effaçait sur l'original et les pelures bleues, jaunes, vertes et que sais-je encore ses fautes de frappe !
Grand-mère n'était plus la femme d'un patron
Grand-mère était toujours grand-mère
Grand-mère était toujours la femme de grand-père, mais il n'y avait plus de chauffeur
Il n'y avait plus, c'est ainsi
La guerre était passée sur leur chemin entretemps.
C'était dans les années cinquante
Ils étaient toujours à la cristallerie
Derrière elle, dans un grand meuble en bois, trônaient tout un tas de choses que j'ai oubliées, mais qui étaient mes jouets pendant les vacances
quand je ne crapahutais pas dans l'usine
Il y avait aussi cette grande caisse au bas de l'armoire,
Remplie d'une poudre blanche, de la soude, elle disait,
une poudre abrasive qui ne sentait pas très bon, mais que j'aimais frotter dans mes mains
Il y avait la Remington…
Avec le recul, je me dis : et si c'était par elle que tout était arrivé ensuite ?
Je n'avais qu'un plaisir taper sur les touches, et faire revenir avec vigueur le chariot en bout de course, et surtout imiter grand-mère
Je ne savais pas encore écrire, je tapais n’importe quoi, toujours avec un carbone, cela faisait beaucoup plus sérieux
Je regardais grand-mère et j'étais émerveillée de voir sous mes yeux
Des lettres qui dansaient
Des mots qui se formaient
Des phrases qui s'articulaient
Un texte qui naissait
Et je rêvais
un jour ?
un jour moi aussi
je saurais écrire
je saurais taper
 
Plus tard…
La mienne ne s'appellerait pas Remington
Elle s'appellerait "Hermès"
Elle était toute verte
Elle est encore verte
Elle ne sert plus
Je ne trouve plus de ruban
Et puis au diable les carbones, les pelures et les gommes !
Elle n'est plus non plus assez rapide pour moi
Et pourtant des parchemins attestent de ma célérité sur son clavier ! j'étais parfaite dans cet exercice, et avec tous les doigts dans le bon ordre. 
 
Ma Remington s'appelle donc Hermès.
elle m'a toujours suivie et encore aujourd'hui
J'y tiens comme à la prunelle de mes yeux
Définitivement je crois que le mal vient de cette vieille Remington
Le mal ?
Les mots, ma vie, la vie, comme c'est beau
Je ressens toujours la même émotion
et toujours le même bonheur à faire courir mes doigts sur mon clavier
 
Toc toc toc tac
J'ai écrit ton nom :
A M O U R
 
Voilà un joli mot
Avant il s'imprimait dans le ruban
Il s'y lisait en creux, en relief, par transparence
Les lettres effaçaient l'encre et le laissait effiloché et usé
 
A M O U R
Il ne laisse plus de trace sur un ruban
Il laisse sa trace quelque part sur un "cloud"
En apesanteur au-dessus de tout
 
Amour, toujours
De quoi rêver de mieux ?
=====

 

la Remington
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