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Publié par la tortue à plumes

 

Vous vous souvenez, elle m'avait mise dans une poche de son sac, un mardi gris à Paris, il y a juste une semaine.

Et puis, vous devez vous en douter, prise par ses états d'âme, son quotidien, sa lassitude, sa mémoire approximative, elle m'avait oubliée au fond du sac.

Et moi, j'étais tranquille au fond du sac, au milieu de ses tickets de métro, de bus, de train, tous utilisés, et qu'elle aurait du jeter depuis longtemps. L'encre bleue collée au dos, comme la boue sur les chaussures.

Moi, j'étais tranquille, avec mes copains les tickets. On avait fait connaissance, on se racontait nos vies.

Nous étions de la même famille, celle des arbres. Comme des enfants, nous avions nos rêves, et nous nous réinventions une famille.

Un ticket SNCF, rival d'un ticket RATP, disait qu'il venait d'une famille noble d'Amazonie, des grands arbres, de ceux qui jadis formaient le poumon de la terre et qui étaient décimés pour laisser la place à des rubans de routes sans âme. Il disait que le monde allait en crever. Il s'imaginait, arme au poing, aller combattre les bulldozers.

Il avait tellement bu l'encre bleue qu’elle lui faisait comme un tatouage, enfin, je ne suis qu'une petite cuillère, je n'ose pas en parler, comme… comment dire ? les rescapés d'une abomination qui avaient un numéro tatoué sur le bras. C'est comme çà que ma «protectrice», je ne sais pas comment l'appeler, avait pris conscience de cette horreur. Il s'appelait Monsieur Levy, il était son prof d'histoire, en sixième. Premier choc avec la mixité du lycée public, elle qui n'avait fréquenté que des écoles privées, mais ceci est encore un autre débat. Monsieur Lévy, un petit monsieur, un peu terne, brun, au costume sombre. Un jour, il avait relevé la manche de son veston usé, il avait déboutonné sa manche de chemise, le bras levé, il avait fait voir à la classe son numéro tatoué là, sur le poignet. Droit ou gauche, elle ne sait plus, le numéro non plus, mais elle a encore cette image en tête bien souvent. Ils ne partageaient pas la même religion, mais la douleur humaine est commune. Elle ne l'avait jamais oublié. Elle n'avait pas encore compris que tous les noms n'étaient pas égaux du haut de ses onze ans.

Après l'expo Pixar, je me suis retrouvée au Musée Carnavalet pour le "Roman d'une garde-robe". C'était sombre. Je l'entendais qui pestait parce que la conférencière parlait au moins deux tons au-dessus du raisonnable. Et çà, la tortue, j'ai appris que c'était son surnom, elle n'aime pas.

Pour l'expo, je n'ai pas grand-chose à dire, je ne suis pas experte en mode. Les deux cousines ont eu l'air d'apprécier surtout les chaussures de la dame (Alice Alleaume) et quelques robes de J. Lanvin.

Elle s'est souvenue des expos de Madame Grès, de M. Vionnet, un autre niveau.

J’entendais dans sa tête. Elle fredonnait approximativement, les musiques, de cette époque : Ketelbey, le plus fidèle, de Falla, Ravel, Bartok, Stravinski, C. Orff qu'elle massacre paraît-il régulièrement ! Gershwin un chouchou et… je ne comprends pas tout ce qui lui passe par la tête. Je ne suis qu'une petite cuillère en bois, on a ses limites.

Samedi, elle est allée voir l'expo sur le verre dans son musée, disons celui de sa ville. Elle a vu de jolies pièces qui l'ont émue. Il faut dire qu'elle connaît bien le sujet. Encore sa tendre enfance.

Elle ne m'a toujours pas sorti de son sac. Combien de temps vais-je rester là ? Je ne sais pas. Ce n'est pas grave, je sens ses passions, ses pulsions, ses coups de cœur, ses agacements. Ne pas bouger pour en profiter.

Dimanche matin, après le marché qui a remplacé la messe dominicale, elle a décidé de faire un peu de tri. J'ai senti comme un séisme. Le sac jeté sur le lit, retourné, renversé. Elle a tout vidé. Je me suis retrouvée, le manche en l'air, le nez dans un ticket de caisse, encore de l'encre sous mon nez ! grrr ! elle a déchiré les tickets usagés qui ont fini dans la grande poubelle rouge.

Et moi, et les prospectus divers nous avons rejoint une grande boite. La boîte aux souvenirs 2014, je n'invente rien. Me voici avec ses petits riens, y’a pas que les tortues, qu'elle accumule et qui sont le signe de ses sorties, de ses visites, de ses moments qu'elle aime vivre seule ou partager quelques fois.

Quelque chose me dit que je ne serai jamais ébouillantée par le café servi dans un grand gobelet de carton.

Quelque chose me dit que mon sort aurait pu être pire.

Quelque chose me dit que je vais rester avec mes compagnons pour un grand moment.

Quelque chose me dit que je devrais être bien avec eux.

Et si j'apprenais à lire.

Ce serait étonnant, détonnant. Chiche !

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la petite cuillère en bois (acte 2)
la petite cuillère en bois (acte 2)

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FC 17/03/2014 22:45

je transcris les jolis mots que je viens de recevoir : Merci, j’ai bien aimé.
Par contre, tu lui diras à la cuillère en bois que je ne suis pas responsable de son enlèvement. Je n’ai rien vu venir. Surtout pas le désir qui s’est emparé de toi quand tu l’as vu pour la première fois.
Tu lui diras à ta cuillère en bois, car c’est bien Ta cuillère maintenant, après une petite semaine de cohabitation, tes mains plongeant dans ton sac jusqu'à dix fois par jour, ont bien du l’effleurer à maintes reprises. Ces caresses ont du la rassurer sur son devenir proche, car entre nous après avoir vécu avec de vieux tickets pleins d’encre qui pouvaient à tout moment la tâcher